| normal | réduit | special | |
|---|---|---|---|
| A | 30 € | 25 € | 15 € |
| B | 20 € | 15 € | 10 € |
| C | 14 € | 10 € | 7 € |
L'anniversaire du dernier récital de Dinu Lipatti, donné il y a exactement 60 ans dans la Salle du Parlement, est célébré par un grand maître du piano qui a eu le rare privilège de croiser la route de son aîné et pour qui l'enregistrement de 1950 reste une référence absolue.
Grandes Figures spécial Dinu Lipatti sur France Musique.
Du 13 au 17 septembre, de 14h30 à 16h.
Je me souviens de Dinu Lipatti.
« C'était en 1948, mon confrère Peter Wallfisch m'a demandé : « Est-ce que tu connais l'enregistrement de la Sonate en si mineur de Chopin par ce roumain, Dinu Lipatti, c'est sensationnel ! » Jusqu'à ce moment-là, je n'avais jamais entendu parler de Lipatti, nous n'avions que 10 ans de différence et il y avait eu la guerre. Je courais me procurer cet enregistrement, 3 disques noirs 78 tours, et je fus ébloui, je découvrais là un grand pianiste qui jouait Chopin, non seulement avec un jeu parfait, une technique impeccable, précise, mais aussi avec une sensibilité extraordinaire, respectueuse et digne de Chopin, c'était émouvant. Et alors, je suis devenu un « fan » de Lipatti. J'ai commencé à faire collection de ses enregistrements, achetant tout ce qui existait par lui : Bach, Mozart, Chopin, Enescu ; j'ai été saisi par sa maîtrise du style des compositeurs autres que Chopin, chacun dans son caractère propre, et il était si jeune ! Ce qui m'a frappé aussi dans son jeu était sa noblesse, une absence d'exagération assez rare dans cette époque romantique, une belle retenue mais sans aucune froideur.
A ce moment-là, je ne savais pas qu'il était malade, j'étais encore ignorant de sa souffrance, peu à peu j'ai appris avec quelles difficultés il jouait chaque concert et chaque enregistrement. J'ai eu enfin la chance de l'écouter au festival de Lucerne, en août 1950, il jouait le Concerto n° 21, KV 467 de Mozart, ce fut saisissant car il était à peine vivant, on le sentait affaibli, mais seulement dans son apparence, car son jeu était un jeu juvénile et d'une beauté inoubliable. Le chef d'orchestre ; c'était Karajan, c'est lui probablement qui imposa ce tempo extrêmement vif dans le mouvement final. J'ai aussi vivement admiré ses cadences, et j'ai eu le bonheur de m'en procurer une copie, elles sont merveilleuses, elles sont, certes, un peu romantiques, dans la tradition de Busoni, mais quand il les jouait, elles prenaient un aspect tout à fait classique et s'intégraient parfaitement à l'oeuvre. Cependant, on sentait que c'était quelqu'un qui luttait contre la mort, je ne peux pas dire ce qui m'a vraiment inquiété, mais on sentait même dans ce concerto joyeux en ut majeur un aspect de souffrance, qui, il est vrai, est aussi très typique de Mozart ; c'était paradoxal, car tout ça n'empêchait pas une exécution vivante et radieuse. J'étais complètement sous le charme. Après, il avait l'air tellement épuisé, que moi, à 22 ans, je n'osais pas l'approcher et le saluer. Aujourd'hui je regrette bien ma timidité, mais il est difficile quand on est bouleversé et jeune de s'adresser à un être d'une qualité aussi exceptionnelle, en qui on sent le génie.
Après sa mort, j'ai connu sa femme, Madeleine Lipatti, qui m'a chaleureusement accueilli lors d'un de mes concerts à Genève. Elle me présenta son élève préférée, une jeune Argentine, Martha Argerich, elle jouait, je m'en souviens encore, la Leggerezza de Liszt. Madeleine parlait beaucoup de son mari, elle soulignait son approche exigeante, perfectionniste de la musique, il disait par exemple qu'il n'osait pas encore jouer Beethoven, que ça devait attendre. Frank Martin m'a dit la même chose : il lui avait dédié ses 8 Préludes achevés en 1949, Lipatti lui disait que c'était une oeuvre merveilleuse, mais qu'il lui faudrait deux années pour les apprendre, et deux années, c'était trop long. Madeleine me parla aussi beaucoup de leurs voyages, de ses concerts, et aussi comment ces deux réfugiés de Roumanie furent bien accueillis en Suisse, aidés et soutenus d?abord par Paul Sacher, puis par le grand mécène Werner Reinhardt, ils les ont aidés à prendre pied et tout cela pour si peu de temps.
Je ne crois pas commettre une indiscrétion, en racontant un souvenir à propos de ce disque noir, où sont couplés le concerto pour piano de Grieg avec Galliera et celui de Schumann avec Karajan. Je l'avais senti beaucoup plus libre dans le concerto de Grieg que dans celui de Schumann, Madeleine Lipatti m'a un jour confié le désarroi et le chagrin de son mari au sortir des séances d'enregistrement, il n'avait pu s'exprimer librement que dans la cadence, pour le reste, il avait du se plier à la volonté du despote. Frank Martin, après les avoir entendus lors d'un concert à Londres, a résumé son impression d'une façon lapidaire et frappante : Cette fois-ci, c'est le démon qui l'a emporté sur l'ange. Je n?ai pas besoin de dire qui était l'ange. Il avait joué le même concerto sous la direction d'Ansermet, et là, il est pleinement lui-même, malheureusement l'enregistrement n'est plus commercialisé. Une nouvelle édition serait un bel hommage.
L'écoute de l'enregistrement de son dernier récital a toujours été pour moi un moment d'exception, où se mêlent admiration et tristesse, une telle maîtrise, aucune faille, une beauté éblouissante, j'ose le mot « pureté » et tout cela pour la dernière fois. Je suis très ému et très honoré d'avoir été invité à jouer à Besançon en souvenir de ce musicien que la Grâce avait distingué. »
Paul Badura-Skoda
Février 2010
Paul Badura-Skoda est l'un des plus illustres représentants actuels de la tradition viennoise, associant les acquis d'un passé prestigieux aux découvertes de la musicologie la plus scrupuleuse. Pianiste, chef d'orchestre, musicologue et professeur, Paul Badura-Skoda est né à Vienne en 1927. Après la guerre, il entre au Conservatoire de Vienne, puis suit les cours de perfectionnement d'Edwin Fischer à Lucerne, dont il devient le disciple puis l'assistant. Dès 1949, il est engagé par Wilhelm Furtwängler, puis ses partenaires sont Karajan, Scherchen, Krips, Schuricht, Szell. Très vite, l'artiste évolue d'une façon originale, s'engageant sur deux voies parallèles qui répondent à son exigence de restitution aussi fidèle que possible des oeuvres de la grande tradition classique, aussi bien dans leur forme que dans leur esprit. C'est d'abord la musicologie : parce que les textes dont on disposait à l'époque fourmillaient d'erreurs, il étudie manuscrits, éditions originales, traités d'exécution. Le résultat est considérable : éditions Urtext, articles dans les revues spécialisées, ouvrages de référence, en particulier L'Art de jouer Mozart au piano et L'Art de jouer Bach au clavier. Être musicien, publié à Paris pour son 80ème anniversaire, réunit quelques-uns de ses grands textes et présente sa bibliographie complète ainsi que sa discographie. Mais il va plus loin et initie une évolution capitale dans l'histoire de l'interprétation en réintroduisant les instruments anciens dans le répertoire approprié, ouvrant ainsi la voie à des exécutions en concert, où son jeu rayonnant et son imagination séduisent les auditeurs. Il couronne son projet en enregistrant Mozart, Beethoven et Schubert sur les pianoforte de sa collection personnelle. Le répertoire où se révèle le talent de Paul Badura-Skoda est immense : outre les compositeurs viennois qui sont le coeur de son monde musical, peu d'oeuvres, de Scarlatti à la musique contemporaine, lui sont étrangères. Son humanisme musical et sa spiritualité ont trouvé dans sa rencontre avec Frank Martin un interlocuteur exceptionnel, il est le dédicataire de deux de ses oeuvres.