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Projection du film de Philippe Roger suivi d'une rencontre avec le réalisateur.
Tombé par hasard sur une photographie de Dinu Lipatti, prise par Michel Meusy lors du dernier récital, Philippe Roger n'a eu de cesse depuis de collecter archives et témoignages concernant cet événement, les voici enfin à l'écran !
ENTRETIEN AVEC PHILIPPE ROGER (France Musique)
Comment arriver à animer les photographies de Lipatti, dans le film que vous lui consacrez ?
En effet, cela peut paraître paradoxal. Comment bâtir un film à partir de peu d'images ? Pour vous parler de mon documentaire le Récital de Besançon, il faut que je vous décrive la logique de mes films : je pars en général d'un événement passé (en la circonstance, la dernière apparition publique d'un pianiste mythique) et j'essaie de remonter le temps, de retrouver par le cinéma ce temps perdu. Il se trouve qu'avant d'enseigner le cinéma, j'ai été historien ; il doit bien m'en être resté quelque chose ! Je pars des traces subsistantes (huit photos noir et blanc qui m'ont fait retrouver leur auteur, Michel Meusy), je rencontre des membres de l'équipe du Festival d'alors et des proches du pianiste.
Ce travail de documentation n'est que la première étape, pour établir une sorte de parcours initiatique. Il s'agit de rêver à partir de l'archive. Par exemple, pour en revenir aux photographies, construire un récit en imaginant l'ordre des clichés, en interprétant l'attitude des auditeurs ou du pianiste ; leurs gestes, leur regard, leur pensée. Je confronte ces traces avec la réalité présente du lieu où elles ont été prélevées. J'entreprends dans mes films des pèlerinages ; c'est donc par l'espace que j'essaie d'atteindre le temps. J'ai retrouvé le second piano Gaveau du Festival, frère de celui sur lequel avait joué Lipatti. Avec mes témoins, je suis allé un 16 septembre après-midi dans la salle du Parlement de Besançon. Avec mon équipe, je me suis également rendu aux salines d'Arc-et-Senans, proches de Besançon, cherchant dans l'accomplissement de l'architecture de Ledoux un équivalent visuel au jeu de Lipatti, l'équilibre à l'oeuvre dans le classicisme souverain de cet être de lumière.
Je pars aussi du son du concert du 16 septembre 1950. Vous me demandez comment arriver à animer les photographies prises par Meusy, je vous réponds : par le son. Vous savez, le son est l'âme des films. Même du temps du cinéma muet ! Que la radio ait pu enregistrer le concert me permet aujourd'hui de faire ce film. D'ailleurs, je partage l'avis du cinéaste russe Sokourov, lorsqu'il déclare que l'idéal du cinéma devrait être la radio. Je fais de la radio en image, c'est-à-dire que je tente de suggérer, par le monde sonore, un au-delà de la représentation immédiate, un hors-visible ? appelons-le l'invisible, pourquoi pas ?
Pour approcher le mystère d'un être comme Dinu Lipatti, il faut écouter la plénitude de son jeu, la sérénité de sa prière, qui fait sonner son piano comme du Jean-Sébastien Bach. Et il faut faire dialoguer les images et les sons passés avec les images et les sons présents. Comme une fiction, un documentaire conjugue les temps ? tous les temps. Je crois que le travail du cinéaste s'apparente à celui du compositeur, dans la mesure où il s'agit toujours d'organiser, par la forme, des durées ; de rendre flottant le temps fuyant. C'est ainsi qu'il est peut-être possible, en tout cas je le souhaite, d'évoquer la présence persistante de Lipatti parmi nous.